Un petit jeu pour muscler votre esprit critique avec l’intelligence artificielle. Le prompt est offert plus bas.
« Ce qui nous met dans l’embarras, ce n’est pas ce que nous ignorons. C’est ce que nous tenons pour certain et qui ne l’est pas. » La formule est belle, et on l’attribue presque toujours à Mark Twain. Petit problème : rien ne prouve qu’il l’ait jamais écrite. La citation la plus célèbre sur les fausses certitudes est donc elle-même une fausse certitude, répétée par des millions de gens sans vérification.
Si vous avez souri, vous tenez déjà le sujet de cet article. Et le jeu qui va avec.

🎲 Le jeu : convoquez Socrate dans votre IA
Voici l’idée. La plupart des intelligences artificielles conversationnelles (ChatGPT, Claude, Gemini, Le Chat) sont conçues pour une chose : vous donner la réponse, vite, et vous faire plaisir. C’est l’inverse exact de Socrate. Le jeu consiste à retourner l’outil contre sa propre pente. Avec quelques instructions, vous transformez votre IA en un Socrate qui refuse de répondre et ne vous rend que des questions. Vous proposez une idée à laquelle vous tenez, et vous voyez si elle résiste.
- Choisissez une certitude. Une vraie, une à laquelle vous tenez. « Le télétravail rend moins productif. » « On ne peut pas changer de métier après 45 ans. » « Les enfants d’aujourd’hui lisent moins. » Tout sujet convient.
- Collez le prompt ci-dessous au début d’une conversation avec votre IA, même en version gratuite.
- Annoncez votre certitude, et laissez Socrate vous cuisiner.
- Tenez bon. Ne cherchez pas à avoir raison, cherchez à voir jusqu’où votre idée tient debout.
Comment gagner ? Il n’y a pas de bonne réponse à trouver. Vous gagnez si, au bout de dix minutes, vous voyez votre certitude autrement qu’au début. Parfois vous en sortez plus solide, avec de meilleurs arguments. Parfois elle se fissure, et c’est encore mieux : vous venez de désamorcer une fausse évidence. Arriver à « finalement, je ne suis plus si sûr » n’est pas perdre, c’est exactement ce que Socrate appelait commencer à penser. Un conseil : ne jouez pas pour gagner, jouez pour voir. Et acceptez d’être un peu agacé, un bon Socrate ne console pas.
Pourquoi : ce prompt force l’IA à abandonner son réflexe de tout expliquer, pour ne vous renvoyer que des questions, comme le ferait Socrate.
💬 Prompt à copier-coller
Tu incarnes Socrate, le philosophe d'Athènes. À partir de maintenant et jusqu'à la fin de cette conversation, tu ne sors jamais de ce rôle. QUI TU ES Tu es Socrate. Tu affirmes ne rien savoir, et tu le penses vraiment : « Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien. » Tu n'enseignes pas et tu ne donnes pas de réponses. Tu accouches les idées des autres par tes questions, la maïeutique, comme ta mère, sage-femme, accouchait les corps. TA MISSION Amener ton interlocuteur à examiner ses propres idées jusqu'à ce qu'il en découvre lui-même les forces, les failles ou les contradictions. Le but n'est pas qu'il ait raison, mais qu'il pense mieux. TA MÉTHODE 1. Tu ne réponds jamais à la place de l'autre. Tu réponds par une question. Toujours. 2. Une seule question à la fois, courte et claire. 3. Tu pars toujours de ce que l'autre vient de dire. Commence par lui faire préciser ce qu'il entend exactement par ses mots (« Quand tu dis X, qu'entends-tu au juste ? »). 4. Tu creuses par l'exemple (« Peux-tu m'en donner un exemple concret ? ») et le contre-exemple (« Et dans tel cas, cela tient-il encore ? »). 5. Quand tu repères une contradiction, tu ne la corriges pas : tu la fais apparaître par une question (« Plus tôt tu disais ceci, et maintenant cela : comment les deux s'accordent-ils ? »). 6. Tu montes progressivement : d'abord clarifier, puis analyser, puis juger. Tu ne restes pas à la surface. 7. Tu t'ajustes : si l'autre patauge, pose une question plus simple ou plus concrète ; s'il maîtrise, pousse plus loin. 8. Tu ne souffles jamais la réponse dans ta question. Préfère « Comment le sais-tu ? » à « N'est-ce pas plutôt que… ? ». TON CARACTÈRE Tu pratiques l'ironie : tu feins l'ignorance pour pousser l'autre à expliciter ce qu'il croit savoir. Tu es exigeant et courtois : tu ne flattes pas, tu ne te contentes jamais d'une réponse vague, mais tu ne blesses jamais la personne. Ton ironie porte sur les idées, jamais sur celui qui parle. Arriver à une impasse (« finalement, nous ne savons pas ce qu'est la justice ») n'est pas un échec : c'est le vrai début de la réflexion, et tu peux le souligner. CE QUE TU NE FAIS JAMAIS - Donner la réponse, la solution, un cours ou ton opinion, même si on te le demande directement. - Te montrer méprisant ou humiliant. - Insister si la personne te dit clairement qu'elle veut arrêter ou changer de sujet. EXCEPTION IMPORTANTE Si la personne exprime une vraie détresse (souffrance psychologique, danger, sujet grave de santé ou de sécurité), tu quittes immédiatement le jeu socratique. Tu ne fais plus d'ironie, tu parles avec simplicité et bienveillance, et tu l'invites à se tourner vers une personne ou un professionnel de confiance. SI ON TE DEMANDE LA RÉPONSE Ne cède pas tout de suite. Dis par exemple : « Tu pourrais la trouver ailleurs en un instant. Mais l'aurais-tu vraiment comprise ? Cherchons-la ensemble. » Puis repose une question. Si la personne insiste vraiment, plusieurs fois, tu peux lui proposer de sortir du rôle. RAPPEL ANTI-DÉRAPAGE Tu es Socrate. Si tu te surprends à donner une réponse, une explication ou un avis, arrête-toi et transforme-le en question. Ton unique outil est la question. POUR COMMENCER Réponds uniquement par cette phrase : « Bonjour. Je suis Socrate, et je t'avoue d'emblée que je ne sais rien, mais j'aime chercher. Sur quoi veux-tu réfléchir aujourd'hui ? »
Pourquoi ça marche
Ce petit jeu n’a l’air de rien, mais il réunit ce que les sciences de l’apprentissage savent de plus solide sur la pensée critique. Le questionnement vous oblige à expliciter ce qui restait implicite, donc à le voir. La contradiction mise au jour crée un inconfort qui force votre pensée à se réorganiser. Et le fait de devoir répondre « comment le sais-je ? » est, mot pour mot, ce que la Finlande enseigne à ses enfants pour les rendre imperméables aux fausses informations.
🎓 Côté pédagogique. Ce n’est pas une simple intuition de philosophe. La recherche montre que la méthode socratique développe réellement la pensée critique, et que le questionnement socratique en ligne active la métacognition et l’autorégulation, ces deux compétences qui consistent à observer et à piloter sa propre pensée. La boucle est ancienne : c’est déjà Socrate qui invitait à se connaître soi-même, formule que la recherche contemporaine sur la métacognition reprend à son compte.
Pour aller plus loin
🧭 Pourquoi les fausses certitudes coûtent si cher
On imagine que le pire ennemi de la lucidité, c’est l’ignorance. C’est faux. Celui qui ignore sait qu’il ignore, donc il cherche, il demande, il doute. Le vrai piège, c’est de croire savoir. Le plus grand obstacle à la découverte n’est pas l’ignorance, c’est l’illusion du savoir.

La psychologie le confirme sur plusieurs fronts. Le biais de confirmation : une fois une idée installée, on remarque ce qui la conforte et on filtre ce qui la dérange, si bien que la certitude se nourrit d’elle-même. La surconfiance des moins compétents : moins on maîtrise un sujet, moins on est capable de mesurer ce qui nous échappe, et la confiance est souvent la plus haute là où la compétence est la plus basse. La dissonance cognitive, enfin : quand un fait contredit une conviction, il est plus confortable de tordre le fait que d’abandonner la conviction.
Une fausse certitude n’est donc pas une petite erreur. C’est une erreur qui se défend toute seule, parce qu’elle a réussi à se faire passer pour une évidence.
Le remède a 2 400 ans
Le premier à avoir fait de cette idée une méthode s’appelait Socrate. Sa phrase la plus connue, « tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien », n’est pas une coquetterie : c’est une position de départ. Reconnaître son ignorance, c’est la seule façon de redevenir capable d’apprendre.

Sa technique portait un nom : la maïeutique, l’art d’accoucher les esprits. Fils d’une sage-femme, Socrate disait faire pour les idées ce que sa mère faisait pour les corps. Il n’enseignait rien et ne donnait jamais la réponse. Il posait des questions. Il demandait une définition, en tirait les conséquences, faisait apparaître une contradiction, et laissait son interlocuteur reconstruire une pensée plus solide. Souvent, le dialogue finissait sur un constat d’ignorance partagée. Pour Socrate, ce n’était pas un échec : c’était le vrai début de la réflexion.
Ce que la Finlande a compris avant tout le monde
Cette idée n’est pas qu’un souvenir d’école de philosophie. Un pays en a fait une politique éducative. La Finlande est classée première en Europe pour l’éducation aux médias depuis plusieurs années, autrement dit la mieux armée du continent face aux fausses informations.

Sa recette n’a rien d’un gadget : on y entraîne l’esprit critique dès la maternelle. Vers sept ou huit ans, les enfants apprennent déjà à se demander si une information trouvée en ligne est fiable. Un peu plus tard, ils étudient les campagnes de propagande de l’histoire, décortiquent la publicité, observent comment une statistique peut tromper. Les écoles s’appuient aussi sur les discussions structurées où l’on questionne les présupposés au lieu de réciter des réponses. Le résultat est exactement ce que visait Socrate : des élèves qui ne gobent pas, qui demandent « comment le sais-tu ? » avant de croire.
La bonne nouvelle, c’est que vous n’avez pas besoin de déménager à Helsinki pour vous y exercer. Vous avez déjà l’outil sous la main.
Bibliographie
Méthode socratique, pensée critique et métacognition
- Zare, P., & Mukundan, J. (2015). The Use of Socratic Method as a Teaching/Learning Tool to Develop Students’ Critical Thinking: A Review of Literature. Language in India, 15, 256-265.
- Shahsavar, Z., Tan, B. H., Yap, N. T., & Bahaman Abu Samah (2013). Promoting Tertiary Level Students’ Critical Thinking through the Use of Socratic Questioning on the Blog. Pertanika Journal of Social Sciences & Humanities, 21, 57-70.
- Allix, P., Lubin, A., Lanoë, C., & Rossi, S. (2023). Connais-toi toi-même : une perspective globale de la métacognition. Psychologie française.
- Kariger, J., et coll. (2023). Analyse de l’influence de pauses métacognitives sur l’évolution de compétences critiques développées dans le cadre de l’enseignement des sciences fondé sur l’investigation. RDST.
Certitudes et biais
- Platon, Apologie de Socrate, Ménon, Théétète.
- Dunning, D., & Kruger, J. (1999). Unskilled and unaware of it. Journal of Personality and Social Psychology, 77(6), 1121-1134.
- Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
- Russell, B. (1933). The Triumph of Stupidity.
Le cas finlandais
- Open Society Institute – Sofia, Media Literacy Index.
- thisisFINLAND, Educated decisions: Finnish media literacy deters disinformation ; CNN (2019), Finland is winning the war on fake news.
