
« Ta cousine sait dire bonjour et merci dans dix langues. » Voilà l’exemple suprême d’intelligence dont on me nourrissait dans l’enfance. Rien de nouveau sous le soleil de l’éducation, même quarante ans plus tard, puisqu’aujourd’hui encore, l’exemple le plus clair d’intelligence reste : « À quatre ans, il connaît déjà la table de multiplication et lit les lettres d’imprimerie. » Le critère de base est le même : ce que tu sais. Ou, plus exactement, ce que tu as réussi à emmagasiner dans ta mémoire.
La pression sur les enfants est immense. Nous voulons que le professeur transforme nos enfants en machines à calculer et en vastes encyclopédies, capables de réciter à toute vitesse la localisation de pays avec leur flore et leur faune. Nous voulons des poèmes interminables en anglais, des listes infinies de noms scientifiques en latin et en grec ancien, des sacs entiers de mots compliqués et des greniers pleins de connaissances dans des domaines astraux.
Les enfants font leur travail. Jour après jour, ils entassent de nouveaux termes et de nouvelles informations dans leur petite valise qui ne cesse de grossir. On leur dit d’apprendre par cœur les dates en histoire, ils apprennent les dates en histoire. Leur mémoire se remplit : 1789, 1848, 1989. On leur dit d’apprendre par cœur des commentaires littéraires. Leur mémoire se remplit d’interprétations diverses, données par un professeur illustre à un poème encore plus illustre. La mémoire des enfants déborde de dates et de faits. Tout le monde est content. On les félicite.
Quand la vie s’invite dans le tableau idyllique
Sauf que, dans tout ce paysage idyllique, la vie vient mettre son grain de sel. Beaucoup d’élèves brillants à l’école ne réussissent pas à passer haut la main l’examen de la vie. À l’inverse, périodiquement, apparaît au firmament une étoile, style Steve Jobs, traînant derrière elle un carnet de notes honteux. Et nous restons bouche bée devant ce que parviennent à accomplir les « médiocres » de l’école. Ceux dont la valise d’informations était légère et la mémoire pleine de gouffres abyssaux. Ceux qui peinaient à arracher un dix sur vingt, et pour qui le manuel d’histoire ou de mathématiques avait des profondeurs plus obscures que le triangle des Bermudes.
Face à leur succès, nous concluons que la vie est une jungle. Nous mâchonnons cette parole amère pendant une heure… et nous nous arrêtons là. Si nous poursuivions un peu plus loin notre raisonnement, nous nous apercevrions que ce n’est pas le fait que la vie soit une jungle qui est notre vrai problème.
Notre vrai problème, c’est que dans cette jungle, nous éduquons nos enfants à devenir d’excellents récitateurs de vastes connaissances. Autrement dit, d’excellents perroquets.
Nous misons trop sur la mémoire, pas assez sur l’usage
Nous focalisons notre attention uniquement sur ce que les enfants savent. Nous misons beaucoup, beaucoup trop, sur leur mémoire. Et nous ignorons, ou nous accordons trop peu d’importance, à la façon dont les enfants utilisent les informations qu’ils ont apprises. Nous leur laissons trop peu de temps pour explorer, pour combiner les connaissances entre elles et les appliquer comme ils l’entendent.
Trop peu de temps pour qu’ils se construisent, avec leurs nouvelles connaissances, leurs propres échelles, perchés sur lesquelles ils pourraient sortir de la boîte de nos principes et de nos idées. Nous leur servons le bien et le mal déjà tout mâchés, et nous les tenons loin de toutes les « informations » et applications qui nous semblent fragiles ou dangereuses.
La mentalité du lion
Les « médiocres » qui réussissent ont une mentalité de lion. Peu importe combien ils ont mémorisé, ni quoi. Une seule chose qu’ils aient apprise, ils l’appliquent. Un seul grain d’information qu’ils possèdent, ils le cultivent avec grâce. Et ils apparaissent soudain, là où on les attend le moins, comme l’écureuil d’Ice Age, et plantent leur petit gland dans la croûte de nos certitudes, jusqu’à déclencher un véritable cataclysme.
Évidemment, les « médiocres » se cassent régulièrement la tête. Parce que là où nous avons appris qu’il y a un mur, eux veulent y poser une fenêtre. Ils ont les idées écorchées et les rêves pleins d’épines, parce que là où nous savons que nous n’avons pas le droit de nous aventurer, eux veulent y construire un château. Les « médiocres » étaient absents à toutes les leçons sur les murs et les épines, mais ils ont ramassé ici et là des graines qu’ils relient ensuite entre elles, pour créer quelque chose de véritablement grandiose.
« On ne peut relier les points en regardant devant soi, on ne peut les relier qu’en regardant en arrière. Vous devrez donc croire que les points se connecteront, d’une manière ou d’une autre, dans votre futur. Il faut croire en quelque chose : votre courage, votre destin, la vie, le karma, peu importe. Cette approche ne m’a jamais déçu, et elle a fait toute la différence dans ma vie. »
Steve Jobs, discours à l’Université de Stanford, juin 2005
Arrêter d’accuser la vie, changer notre regard sur l’intelligence
Il serait temps d’arrêter d’accuser la vie d’être injuste et mercantile. Il serait temps, avant de pourchasser nos enfants à travers les encyclopédies et les dictionnaires, de nous assurer que chaque information qu’ils ont récoltée, ils l’ont transformée — comme Jacques dans le conte — en une tige de haricot qui monte au-dessus des nuages.
Un seul grain donne aux perroquets la possibilité d’allonger leur récitation. Mais ce même grain unique donne aux lions la possibilité de faire pousser un arbre sur lequel grimper pour dominer toute la jungle.
