
« Les coups sont tombés du paradis et l’enfant doit avoir peur de toi. » Pour ceux qui ne le sauraient pas, ce texte était la pierre angulaire de l’éducation du siècle dernier. Cette éducation où la peur était la mère de la sagesse et les coups la source qui devait abreuver les futurs « hommes accomplis ». Cette éducation où les stars du jour étaient le croque-mitaine, la dame du lac et le grand méchant loup, et où les outils étaient : la ceinture, le bâton, la poêle et une pelote de mots cinglants.
Bien jalonné de menaces, le chemin à parcourir tournait autour de la maison, entre le poulailler et les pots de fleurs. Il ne franchissait jamais le portail, ne montait pas dans les étoiles et ne plongeait pas non plus dans les profondeurs des miroirs ou de l’eau. C’était un chemin tranquille, sans risque. La tête cachée dans le sable, le sabre de l’imprévu ne la coupe pas.
Et c’est ainsi que des générations entières ont grandi, éduquées par dame Crainte. La crainte de s’aventurer au-delà du portail de nos propres certitudes. La crainte d’abattre tous les murs et de n’avoir comme plafond que la voûte étoilée du ciel, et comme dernière limite le vide astral.
Une vie dans une boîte aux repères clairs
Nous sommes comme dans une sorte de boîte. Une boîte sans grandes perspectives, mais avec des repères clairs. Une boîte dans laquelle nous sommes heureux. Nous cultivons une créativité de basse-cour, destinée à rendre notre vie dans la fiente acceptable. Nous avons appris à caqueter à plusieurs voix, et nous appelons cela de l’inventivité. Et si l’Univers ne secouait pas régulièrement la boîte, nous pourrions même dormir des siècles entiers, le soleil accroché au bout du nombril.
Mais l’Univers a ses lois, et périodiquement quelque chose vient déranger ses comptes. Et alors, gare aux secousses. Sortir de la boîte ? NON… c’est inimaginable. Dehors, il y a le croque-mitaine, gueule ouverte, la dame du lac aux cheveux dénoués en sept tresses, et le grand méchant loup aux dents éclatées. La solution la moins risquée, c’est de renforcer les murs de la boîte. Nous les faisons plus épais, plus résistants. L’espace devient plus petit ? L’air devient irrespirable ? Ce ne sont que des broutilles face au grand danger qui est à l’extérieur. Car les monstres imaginaires que nous avons cultivés petits sont devenus plus grands et plus puissants que toutes nos idées.
Nous devenons mauvais, pour la bonne cause : sauver la boîte.
Alors nous restons là, à nous bousculer les uns les autres jusqu’à l’étouffement. Nous protestons avec véhémence contre la situation. Nous fouillons tous les coins de la boîte à la recherche de coupables. Nous distribuons des punitions. Avec générosité, à tous. Car dans une boîte pleine à craquer, chacun est coupable de quelque chose, chacun respire un air devenu précieux. Nous devenons mauvais, pour la bonne cause : sauver la boîte.
La pierre philosophale qu’on n’ose pas déterrer
Aussi impossible que devienne la situation, et aussi fort que l’Univers nous secoue, personne, absolument personne, ne casse la boîte. Personne ne fait un trou dans son couvercle. Car personne n’ose un changement fondamental, radical. Personne ne creuse jusqu’à cette pierre sur laquelle est gravé : « Les coups sont tombés du paradis et l’enfant doit avoir peur de toi. » Personne n’ose retirer la pierre, avec toutes ses racines, de notre pensée. C’est une pierre philosophale de famille, reçue en héritage à nos commencements d’humains.
Alors, l’Univers peut bien nous secouer autant qu’il veut, NOUS NE SORTONS PAS. Nous faisons des changements bouleversants dans la boîte, et nous résistons.
Cet éditorial ouvre une série de trois articles sur les peurs des parents et leur transmission aux enfants.
